Fil info
InfoNouveau site, même voix.
InfoNouveau site, même voix.
- InfoNouveau site, même voix.
Regardez la carte du monde accrochée dans votre salle de classe. Celle-là, rectangulaire, que vous avez vue des milliers de fois. Maintenant demandez-vous : est-ce que ce que vous voyez est la vérité ? Ou est-ce que c'est une habitude ?
Publié le 16 avril 2026 à 23:55 UTC

En 1569, un cartographe flamand du nom de Gerardus Mercator publie un planisphère révolutionnaire. Son objectif est noble et précis : aider les marins à tracer des routes en ligne droite sur les océans. Pour résoudre ce problème de navigation, il adopte une projection dite cylindrique, qui consiste à « dérouler » la surface d'une sphère sur un plan plat, comme si l'on aplatissait l'écorce d'une orange en la découpant du nord au sud.
Le procédé fonctionne très bien pour les boussoles et les compas. Mais il introduit une déformation inévitable : plus on s'approche des pôles, plus les terres apparaissent étirées, agrandies, gonflées. À l'équateur, les proportions sont correctes. À 60° de latitude nord — soit la Scandinavie ou le Groenland — elles ne le sont plus du tout.
Un peu de géométrie pour les curieux, sans que ce soit indispensable pour lire la suite : dans une projection cylindrique, chaque degré de longitude conserve la même largeur sur toute la hauteur de la carte. Or sur une sphère, les méridiens se resserrent en allant vers les pôles. Pour que la carte reste cohérente visuellement, il faut donc étirer proportionnellement les latitudes. Le résultat : une île comme le Groenland, qui couvre 2,17 millions de km², y occupe visuellement autant d'espace que le continent africain tout entier — lequel s'étend sur environ 30,3 millions de km². Soit une distorsion d'un facteur 14.
Dit autrement : sur la carte de Mercator, le Groenland semble aussi grand que l'Afrique. Dans la réalité, l'Afrique pourrait contenir le Groenland quatorze fois.
Quelques ordres de grandeur pour mesurer l'écart :
L'Afrique couvre environ 30,3 millions de km². Elle représente près de 20 % des terres émergées de la planète. Avec 1,4 milliard d'habitants aujourd'hui — et une trajectoire démographique qui devrait porter ce chiffre à 1,5 milliard d'ici 2030, selon les projections des Nations Unies — le continent abrite environ 18 % de la population mondiale.
Par comparaison, les États-Unis représentent 9,8 millions de km², la Russie 17,1 millions, la Chine 9,6 millions, l'Inde 3,3 millions, l'Europe occidentale (Union européenne à 27) environ 4,2 millions. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, l'a formulé ainsi le 27 septembre 2025 devant l'Assemblée générale des Nations Unies : l'Afrique pourrait contenir les États-Unis, la Russie, l'Inde, la France, le Royaume-Uni et la Chine réunis.
Le Groenland, lui, couvre 2,17 millions de km². Il appartient au Danemark et compte environ 56 000 habitants. Sur la carte de Mercator, il semble aussi grand que l'ensemble du continent africain. Sur une projection respectant les superficies réelles, il en représente moins de 7 %.
Cette distorsion n'est pas anecdotique. Elle structure silencieusement la façon dont des générations entières ont appris à visualiser le monde.
Le 27 septembre 2025, lors du débat général de la 80e Assemblée générale des Nations Unies à New York, le ministre Robert Dussey monte à la tribune. Il tient une carte à la main et dénonce ce qu'il appelle des « injustices historiques et géographiques » : la projection Mercator « réduit le continent africain d'environ moitié tout en amplifiant la taille de l'Europe et de l'Amérique du Nord », déclare-t-il devant les délégations du monde entier (dépêche APAnews, 28 septembre 2025 ; sources Togo First et République Togolaise).

Ce discours ne reste pas sans lendemain. En avril 2026, le ministre Dussey annonce dans un entretien à Reuters que le Togo, mandaté par l'Union africaine, soumettra un projet de résolution à l'Assemblée générale des Nations Unies. Le vote est attendu pour la session de septembre 2026. Si ce texte est adopté, il demanderait aux États membres et aux institutions onusiennes d'abandonner la projection Mercator dans leurs usages officiels au profit d'une représentation jugée plus fidèle aux superficies réelles.
Plusieurs projections alternatives existent. Parmi celles qui font consensus dans la géographie contemporaine figure la projection Equal Earth (« Terre équitable »), développée en 2018 par trois chercheurs. Elle préserve les proportions des surfaces, restitue une forme arrondie aux pôles et offre un rapport de taille entre continents nettement plus proche de la réalité que le planisphère de Mercator. L'Union africaine a d'ores et déjà adopté en 2025 une résolution encourageant ses 55 États membres à adopter cette projection dans leurs supports institutionnels.

"Le vote des pays révélera leurs véritables intentions", a déclaré M. Dussey (source : AllAfrica / La Nouvelle Tribune, avril 2026). La formule est politiquement claire : l'initiative n'est pas un caprice géographique. C'est un test diplomatique.
On pourrait estimer que tout cela n'est qu'une question d'image. Ce serait une erreur.
Les représentations cartographiques ne sont pas neutres. Elles structurent la perception que nous avons du poids relatif des territoires, des États et des continents. Des études en sciences cognitives et en pédagogie montrent que la taille perçue d'un pays sur une carte influence les associations mentales qu'on lui attribue : sa puissance, son importance, son rôle dans les affaires mondiales.
À titre d'illustration non exhaustive : dans les négociations climatiques, les contributions des États sont souvent discutées en proportion de leur territoire et de leur population. Dans les débats sur la représentation au Conseil de sécurité des Nations Unies ou dans les institutions financières internationales, la démographie et la superficie de l'Afrique sont des arguments que les États africains invoquent régulièrement pour réclamer plus de sièges et plus de droits de vote. Lorsque cette superficie est visuellement sous-estimée depuis des décennies dans les manuels scolaires et les médias, cela peut contribuer à naturaliser, dans l'esprit du public et parfois des décideurs, une image de marginalité qui ne correspond pas à la réalité géographique.
Ce lien entre représentation cartographique et perception politique n'est pas une certitude établie par une étude définitive : il relève du plaidoyer, que certains chercheurs soutiennent et que d'autres nuancent. Mais l'argument mérite d'être pris au sérieux, en particulier lorsqu'il est porté à la tribune des Nations Unies par un État africain mandaté par l'ensemble de l'Union africaine.
Il convient par ailleurs de rappeler que la projection Mercator n'a pas été conçue à des fins coloniales. Son auteur l'a développée pour répondre à un problème de navigation maritime, et il faut se garder de projeter des intentions qui n'étaient pas celles de son créateur. Ce que le débat actuel conteste, c'est la persistance de cette projection dans des usages éducatifs et institutionnels bien au-delà de son domaine d'utilité originel.
La démarche du Togo s'inscrit dans une séquence diplomatique plus large. En 2025, l'Union africaine a obtenu un siège permanent au G20, après des années de revendication. Le continent abrite 17 % des États membres de l'ONU. L'Afrique subsaharienne représente à elle seule plus de 40 pays souverains, soit l'un des plus grands blocs de votes à l'Assemblée générale.
Dans ce contexte, le Togo ne plaide pas seulement pour une carte. Il plaide pour une cohérence entre les chiffres réels et leur représentation dans les espaces où se prennent les décisions. Son discours du 27 septembre 2025 s'inscrit dans un cadre plus large : plaidoyer pour la réforme du multilatéralisme, soutien au thème de l'Union africaine pour 2025 (« Justice pour les Africains et les personnes d'ascendance africaine par les réparations »), appel à un système international plus équitable.
Ces positions ne font pas l'unanimité. Certains États membres de l'ONU voient dans l'initiative cartographique un sujet symbolique qui détourne de questions plus urgentes. D'autres soulignent les difficultés pratiques de toute transition : Google Maps, les manuels scolaires de dizaines de pays, les systèmes d'information géographique utilisés par les agences onusiennes elles-mêmes sont construits sur des années d'habitudes et d'infrastructures techniques. Changer une carte institutionnelle est plus compliqué qu'il n'y paraît.
Mais ces résistances ne réfutent pas l'argument de fond : une représentation géographique juste est une condition, même partielle, d'un débat international équitable.
Outil pédagogique
Scoop Afrique met à votre disposition un module interactif permettant de changer de projection cartographique et de déplacer le point de référence pour visualiser la vraie taille des continents. Comparez le Groenland, l'Afrique, l'Europe et l'Amérique du Nord sur une même échelle. L'outil est accessible depuis la rubrique Dossiers de notre site.
La prochaine fois qu'une carte s'affichera devant vous — dans un manuel, sur un écran, dans une salle de conférence — posez-vous cette question : quelle projection utilise-t-elle, et quels territoires en sortent agrandis ou réduits ?
Ce n'est pas de la méfiance pour son propre plaisir. C'est l'exercice minimal de l'esprit critique appliqué aux représentations que nous jugeons évidentes précisément parce que nous les voyons depuis l'enfance.
Et suivez ce qui se passe à l'Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2026. Le vote sur la résolution togolaise — si le calendrier annoncé tient — ne sera pas seulement un choix technique entre deux projections. Ce sera une réponse donnée par la communauté internationale à une question que des États africains posent depuis longtemps : la vérité géographique a-t-elle des alliés institutionnels ?
Sources consultées : dépêches APAnews (28 sept. 2025), Togo First (29 sept. 2025), Wakat Séra (1er oct. 2025), République Togolaise (27 sept. 2025 et 14 avr. 2026), AllAfrica (14-16 avr. 2026), Reuters (rapporté par Naija247news et Icilome, 14 avr. 2026), Tchadinfos (16 avr. 2026), Bénin Web TV (avr. 2026), Africa Presse (avr. 2026). Chiffres de superficie : sources onusiennes et géographiques standard.
Journaliste
Membre de la rédaction Scoop.Afrique.
Connectez-vous pour partager votre analyse sur cet article. Les contributions sont relues par la rédaction avant publication.
Chargement des commentaires…