Aux Galeries Lafayette, la 4e édition parisienne de Superwoman by Ayana a réuni témoignages sincères, mentorat transcontinental et partenaires de poids pour redéfinir la force des femmes, loin de l'épuisement et du silence.
Publié le 4 octobre 2026 à 09:04 — mis à jour le 4 octobre 2026 à 09:58
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Un jour, le corps d'Edith Brou Bleu a dit stop. Pas une migraine. Pas une fatigue passagère. Un arrêt complet. Après des années à ne jamais dire non, cette pionnière du web ivoirien a fini par poser téléphone et ordinateur, en pleine période post-partum, pour réapprendre à respirer. Samedi 3 octobre, à Paris, elle l'a raconté à voix haute devant une salle qui s'est reconnue, et c'est sans doute ce qu'il faut retenir de cette journée : on peut parler de ses limites sans rougir.
Scoop Afrique était présent aux Galeries Lafayette Haussmann pour la 4e édition parisienne de Superwoman by Ayana, placée cette année sous un thème qui dérange avec douceur : « le mythe de la femme forte ». Pourquoi ce sujet, et pourquoi maintenant ? Parce que l'image de la femme qui porte tout, absorbe tout et continue d'avancer a un coût. Les organisatrices rappellent, en s'appuyant sur une étude de McKinsey et de LeanIn.org, que les femmes à responsabilités sont 20 % plus susceptibles que les hommes de s'épuiser professionnellement. Une statistique que beaucoup de participantes, ce jour-là, ont reconnue dans leur propre quotidien.
L'événement, porté par Amie Kouamé, cofondatrice d'Ayana Webzine, et une équipe de bénévoles avec le soutien de Corsair, a aussi reçu un message vidéo de la ministre ivoirienne de la Femme, de la Famille et de l'Enfant, Nassénéba Touré. Le contexte est parlant. Selon un communiqué de son ministère relayé par Fratmat en mai dernier, la Côte d'Ivoire arrive en tête des quinze pays de la Cedeao dans l'Indice d'Égalité de Genre. Les progrès sont réels. Mais l'égalité inscrite dans les textes ne dit pas tout de ce que vivent les femmes au quotidien, et c'est précisément cet écart que Superwoman a choisi d'explorer.
La conférence a ouvert sur une question simple : la capacité à tout endurer est-elle devenue, sans que personne ne l'ait décidé, la mesure de la force des femmes ? La réponse proposée est claire. La vulnérabilité n'est pas une fragilité. Une force qui dure doit être vivable pour le corps, pour le cœur et pour l'esprit. Il ne s'agissait pas de nier le courage, mais de refuser l'image de la femme qui tient, absorbe et continue de porter parce qu'on attend d'elle qu'elle soit forte.

Edith Brou Bleu a ensuite pris la parole. Elle a vu naître le métier de community manager en Afrique francophone dès 2009, avant de cofonder Ayana Webzine en 2011, l'un des premiers magazines en ligne dédiés aux femmes en Côte d'Ivoire. Mais son récit du jour partait de plus loin : le lycée Sainte-Marie de Cocody, la pression de l'excellence, l'envie d'écrire et de produire qu'elle n'osait pas confier à ses parents. Elle a quitté ses études d'économie après deux ans pour se tourner vers l'audiovisuel, assumant la déception familiale avec une phrase simple : c'est sa vie à elle, pas celle des autres. Puis est venu l'épuisement. Pour elle, être forte voulait dire tout mener de front et répondre oui à tout. Le corps et la tête ont fini par lâcher. Elle s'est éloignée des écrans, a retrouvé son souffle dans la nature, le jardinage et le soutien de son compagnon. Aujourd'hui, son message tient en peu de mots : « Vous n'avez pas besoin de dire oui à tout. Dire non n'est pas une faiblesse. » Pas besoin non plus d'être parfaite, ni de se challenger chaque jour. Une chose à la fois suffit.

D'autres voix ont prolongé ce moment. Léna, fondatrice du groupe Émancipologie, a raconté comment un cercle d'une quinzaine d'amies, créé en août 2017, est devenu une communauté de 20 000 femmes. Face à la détresse matérielle de mamans seules, elle a fait ouvrir des centres de formation équipés pour leur permettre de gagner leur autonomie. Sa conviction : transformer une expérience douloureuse en ressource collective. À une participante qui l'interrogeait sur la confiance en soi, elle a proposé une piste accessible à toutes : prendre vingt à trente minutes par jour pour se parler à soi-même, et apprendre à décortiquer son stress plutôt que le subir.
Dans la salle, des témoignages spontanés ont fait taire les conversations. Maïmouna, fondatrice de la Maison Kanté, spécialisée dans les thés et infusions d'Afrique, a raconté sa grossesse en 2016, seule, sans famille en France. Elle avait d'abord eu honte de donner à sa fille le nom du père absent. Puis elle a décidé de le revendiquer, pour sa fille comme pour sa marque. Si elle a le pouvoir de donner la vie, pourquoi n'aurait-elle pas celui de donner un nom ? Tamara, auteure de « La femme qui tient », a expliqué avoir écrit le livre dont elle avait eu besoin neuf ans plus tôt, quand elle élevait un enfant en situation de handicap sans trouver aucun ouvrage pour l'aider.

Antonia David-Prince, elle, a retracé un parcours aux mille visages : biologie, événementiel à Londres, marketing, une marque de vêtements créée en 2011, un festival, du coaching, de la sophrologie, un album sorti en 2019. Partie à 17 ans pour la France, dans quelques mètres carrés de cité universitaire, elle a résumé cette période d'une phrase : « Je n'ai pas appris à être forte, je n'ai pas eu le choix. » La surperformance l'a longtemps protégée. Elle travaillait même malade, même à l'hôpital, avec une loyauté envers son employeur qui remplaçait la famille laissée derrière. Un burn-out en pleine période Covid, entre parents malades et deuil, l'a forcée à ralentir. Elle a depuis choisi Abidjan et refusé de beaux postes. Sa question a changé. Ce n'est plus « qu'est-ce que je peux faire ? » mais « est-ce que j'en ai envie ? ». Elle a aussi guidé la salle dans un court exercice de sophrologie de trois minutes, pour lâcher ce qui pèse et accueillir une intention positive. Et sur l'organisation, son conseil est sans magie : clarifier, déléguer, planifier, et s'autoriser des plages de ne rien faire dans l'agenda.
La rencontre a aussi donné une suite très concrète à ces prises de parole avec « Pitch pour ton Mentor », une plateforme qui met en relation des jeunes femmes et des porteuses de projet avec des mentors qualifiés, y compris celles qui ne peuvent pas se déplacer. Dix mentors venues de Côte d'Ivoire, du Congo et du Cameroun y participent, dont des profils du marketing, de l'influence et de l'administration. Les inscriptions sont ouvertes jusqu'au 30 novembre.
Deux partenaires renforcent le dispositif. Canal+ University propose des stages, du réseau et du recrutement de créateurs de contenu. HEC Paris Executive Education apporte ses programmes de leadership, d'incubation et d'accélération, dont « Leadership in Africa », qui met en relation des dirigeants de la diaspora et d'Occident avec des entrepreneurs africains, le programme Stand Up, destiné aux entrepreneuses, et l'accélérateur Challenge+ Afrique, lancé depuis Abidjan en 2021 selon Forbes Afrique. LEMFI, application de transfert d'argent entre l'Europe, le Canada et l'Afrique, était également partenaire de la journée.
Les questions de la salle ont montré combien le sujet touche juste. Comment vivre avec la déception d'un parent quand on s'écarte du chemin attendu ? Comment gérer la frustration d'avoir mille envies et un seul projet à la fois ? Sur ce point, Edith Brou Bleu a insisté : l'équilibre et la santé mentale passent d'abord, mieux vaut se concentrer sur ce qui compte vraiment, et cela prend du temps, surtout quand on est jeune. Une dernière question, restée sans réponse faute de temps, résume l'époque : comment rester résiliente dans un monde instable, où l'intelligence artificielle bouscule déjà les métiers ?

La journée s'est terminée dans la joie, comme l'ont voulu les organisatrices. Un lot d'une valeur de 600 euros a été tiré au sort, trois gagnantes de concours ont été applaudies, et le teaser d'un film adapté d'un livre, produit au Canada par une jeune équipe africaine, a été présenté avant une sortie annoncée au Grand Rex à Paris. Ayana a aussi célébré ses 15 ans et dévoilé la suite : des voyages à travers l'Afrique l'année prochaine, un retour en France avec les mêmes partenaires, et une application communautaire pour prolonger le réseau au-delà des événements. Superwoman compte déjà dix-sept éditions, en Côte d'Ivoire, au Sénégal, en France et au Congo.
Ce que cette journée montre, c'est une manière d'avancer qui ressemble à l'Afrique de 2050 que nous voulons raconter : une Afrique qui relie sa diaspora à ses talents restés au pays, qui finance moins les grands discours que les réseaux concrets, et qui accepte qu'une femme puisse réussir sans s'épuiser. Dix mentors, trois pays, une salle parisienne pleine de visages venus des quatre coins du continent : voilà une architecture qui tient.
Et vous, quelle chose avez-vous cessé de faire parce qu'on vous avait appris que s'arrêter, c'était faiblir ? Écrivez-nous en commentaire, nous serons heureux de vous lire.
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