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La société Sama, sous-traitante de Meta au Kenya, a mis fin au contrat de 1 108 modérateurs de contenu le 16 avril 2026. Ces travailleurs africains nettoyaient les contenus les plus violents d'Instagram et Facebook pour 2 dollars de l'heure. Ils poursuivent Meta pour 1,6 milliard de dollars.
Publié le 21 avril 2026 à 11:20 UTC

Ils voyaient les pires horreurs d'internet, décapitations, viols, tortures, massacres filmés, pour que les utilisateurs de Facebook et Instagram n'aient pas à les voir. Pour ce travail psychologiquement dévastateur, ils gagnaient environ 2 dollars de l'heure. Le 16 avril 2026, la société Sama, principal sous-traitant de Meta en Afrique de l'Est, a notifié à 1 108 employés basés à Nairobi la fin immédiate de leur contrat.
Ce licenciement massif déclenche une nouvelle tempête autour des pratiques de Meta sur le continent africain, et relance un procès retentissant qui pourrait coûter 1,6 milliard de dollars au géant américain.
Qui est Sama, et que faisaient ces travailleurs ?
Sama (anciennement Samasource) se présente comme une entreprise "à impact social" qui crée des emplois digitaux dans les pays en développement. En réalité, son principal contrat était de fournir à Meta une armée de modérateurs kenyans chargés de passer en revue les contenus signalés sur Facebook, Instagram et WhatsApp pour les marchés anglophones africains et du Moyen-Orient.
Ces modérateurs, dont la majorité avait entre 20 et 35 ans, des diplômés universitaires en difficulté sur le marché de l'emploi formel kenyan, étaient exposés quotidiennement à des contenus de violence extrême, d'exploitation sexuelle d'enfants, et de propagande terroriste. Plusieurs ont développé des troubles post-traumatiques (PTSD) documentés.
Une enquête de Time Magazine publiée en 2023 avait déjà révélé ces conditions de travail, provoquant un scandale mondial que Meta avait tenté de minimiser.
Le licenciement du 16 avril : une rupture sèche
Selon des documents obtenus par Africanews, les 1 108 employés ont reçu leur notification de fin de contrat le matin du 16 avril par email. Pas de réunion préalable. Pas de plan de transition. Une lettre standardisée indiquant que "le contrat de prestation de services entre Sama et Meta ayant pris fin, vos services ne sont plus requis."
Leur indemnité légale correspond à un mois de salaire — environ 250 dollars. Pour des personnes qui ont passé plusieurs années à absorber le traumatisme visuel d'internet au nom des 3 milliards d'utilisateurs de Meta, la somme paraît dérisoire.
1,6 milliard de dollars de poursuites
Un groupe de 184 anciens modérateurs, représentés par l'avocat kenyan Mercy Mutemi, avait déjà déposé en 2023 une plainte devant la Haute Cour de Nairobi contre Meta, réclamant 1,6 milliard de dollars. Le recours invoque : exploitation de travailleurs vulnérables, absence de soutien psychologique adéquat, conditions salariales inéquitables, et licenciement abusif.
Le licenciement du 16 avril devrait conduire plusieurs centaines de travailleurs supplémentaires à rejoindre la plainte collective. "Ce n'est pas une coïncidence — Meta se débarrasse de ces gens précisément parce qu'ils ont de plus en plus de témoignages à apporter dans la procédure judiciaire", a déclaré Mercy Mutemi à Business Tech Africa.
L'automatisation comme alibi
Meta justifie la réduction de ses équipes de modération humaine par les progrès de l'intelligence artificielle. Ses algorithmes de détection automatique, affirme-t-elle, sont désormais capables de traiter 97% des contenus problématiques avant qu'un humain ne les voie.
Ce chiffre est contesté par les chercheurs en sécurité numérique, qui soulignent que les 3% restants représentent des dizaines de millions de pièces de contenu par jour — et que c'est précisément sur les marchés africains, moins bien couverts par les modèles IA entraînés sur des données occidentales, que les lacunes sont les plus béantes.
L'ironie est cruelle : les travailleurs africains ont été utilisés pour entraîner les algorithmes qui les remplacent aujourd'hui.
Un modèle d'exploitation continentale
Cette affaire est emblématique d'un modèle que les entreprises tech américaines ont systématiquement déployé sur le continent : recruter des Africains pour les tâches les plus pénibles, les payer au minimum légal local, puis les remplacer par des machines dès que la technologie le permet — sans indemnisation substantielle ni reconversion.
"On nous a pris notre jeunesse, notre santé mentale, et maintenant notre emploi", résume Daniel Motari, 29 ans, ancien modérateur de Sama, dans un post LinkedIn qui a circulé massivement. "On a construit Meta Africa. Meta Africa ne nous reconnaît même pas."
Journaliste
Membre de la rédaction Scoop.Afrique.
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