Fil info
InfoNouveau site, même voix.
InfoNouveau site, même voix.
- InfoNouveau site, même voix.
Le 2 mai 2026, au lendemain de la Fête du travail, une vidéo publiée par le lanceur d'alerte N'Zui Manto a embrasé les réseaux sociaux africains. On y voit Arnaud Ombe Boya, employé camerounais du Sino Mart à Yaoundé, recevoir des coups de fouet répétés. Motif : le vol supposé d'un paquet de pâtes. Plus de 18 000 commentaires en quelques heures. Quatre interpellations. Le ministre du Travail a ordonné une enquête.
Publié le 8 mai 2026 à 08:48 UTC+0

C'est une vidéo de moins de deux minutes. Elle a tout changé. Le 2 mai 2026, au lendemain de la Journée internationale du travail, le lanceur d'alerte camerounais N'Zui Manto a publié sur ses réseaux sociaux des images filmées à l'intérieur du Sino Mart, un supermarché situé au marché Elig-Edzoa à Yaoundé, appartenant à un ressortissant chinois répondant au nom de Yan Min. Ce que l'on voit est sans ambiguïté et sans atténuation possible : un homme identifié sous le nom d'Arnaud Ombe Boya, employé camerounais de l'établissement, reçoit des coups de fouet répétés sous le regard de plusieurs témoins. Il est à genoux. Il reçoit les coups. À un moment, une voix demande : "Vous me tapez pourquoi ?" Une autre voix, calme, répond simplement : "Laisse le fouet." La raison invoquée pour ce traitement : le vol supposé d'un paquet de pâtes alimentaires. Pas de procédure. Pas d'appel à la police. Pas de tribunal. Un fouet.
En quelques heures, la vidéo a recueilli plus de dix-huit mille commentaires et six mille partages sur les réseaux sociaux camerounais. Le mot revenu le plus souvent dans les commentaires est un seul : inacceptable. Le Groupement de Gendarmerie de Yaoundé 1 a réagi dans la soirée du 2 mai. Quatre personnes ont été interpellées.
Le Sino Mart a été fermé temporairement. Le 4 mai, le ministre du Travail et de la Sécurité Sociale a publié un communiqué exprimant une "vive indignation" et ordonnant une enquête immédiate à l'Inspection du travail territorialement compétente. Il a rappelé que les faits "constituent une violation des droits fondamentaux du travailleur."
L'analyste Edmond Kamguia, invité de l'émission "Droit de réponse" sur Equinoxe TV, a posé la question qui dérange : ce cas du Sino Mart n'est pas isolé. Il est systémique. Selon lui, des Camerounais sont régulièrement maltraités dans des entrepôts et commerces tenus par des opérateurs économiques étrangers, principalement chinois et libanais, à Douala et dans d'autres villes du pays. Il évoque des témoignages de travailleurs fouettés pour des vols dérisoires : des biscuits, des habits, des pâtes. Il va plus loin en révélant un mécanisme particulièrement pervers : selon les accusations portées en ligne, certains opérateurs étrangers auraient recours à des militaires ou agents de sécurité mis à disposition en échange de contreparties, créant une sous-traitance de la violence où des Camerounais frappent d'autres Camerounais sur ordre d'étrangers.
Ce détail est peut-être le plus douloureux de toute cette affaire. Ce n'est pas un Chinois qui fouette un Camerounais sur la vidéo. Ce sont des Camerounais qui frappent un Camerounais. Des compatriotes qui ont accepté, pour un salaire, une position ou une promesse de protection, de devenir les instruments de la violence de quelqu'un d'autre contre l'un des leurs. C'est ce que l'histoire a appelé la complicité. Et l'histoire juge sévèrement les complices.
Les questions que cette vidéo soulève sont profondes et dérangeantes. Quelle est la valeur d'un être humain au Cameroun en 2026 ? Moins cher qu'un paquet de pâtes, apparemment, puisqu'on peut le frapper pour en avoir pris un. Qu'est-ce que cela dit du regard que certains employeurs étrangers portent sur leurs travailleurs africains ? Et qu'est-ce que cela dit de nous, Africains, quand nous acceptons d'être les exécutants de cette déshumanisation ?
La Côte d'Ivoire, le Nigeria, la Guinée, le Congo connaissent des situations similaires dans des commerces et chantiers gérés par des opérateurs étrangers. Ce n'est pas une spécificité camerounaise. C'est une pathologie africaine née de l'intersection entre la pauvreté, la faiblesse des contrôles du travail, l'impunité des investisseurs étrangers et la corruption des autorités locales.
Le Code du travail camerounais, comme celui de la plupart des pays africains, interdit formellement les mauvais traitements et les sévices corporels au travail. La question n'est donc pas de savoir si la loi protège les travailleurs. Elle le fait, sur le papier. La question est de savoir pourquoi cette protection ne s'applique pas dans la réalité des entrepôts et des supermarchés de Yaoundé et de Douala. Et la réponse à cette question pointe vers le manque d'inspecteurs du travail, le sous-financement des corps de contrôle, la corruption des intermédiaires et l'absence de sanctions réellement dissuasives contre les entreprises étrangères qui violent les droits de leurs employés.
L'enquête ouverte par le ministre est une première étape. Elle devra aller jusqu'au bout : identifier les responsables, les sanctionner, et surtout produire des recommandations structurelles pour éviter que cette vidéo ne soit oubliée dans six mois, remplacée par une autre vidéo aussi choquante, dans un autre entrepôt, avec un autre employé et le même fouet.
En 2050, l'Afrique que nous voulons construire est une Afrique où la dignité d'un travailleur vaut infiniment plus qu'un paquet de pâtes. Mais cette Afrique ne se construira pas seule. Elle se construira parce que nous, aujourd'hui, avons refusé de normaliser ce que nous venons de voir.
Ne supprimez pas cette vidéo de votre mémoire. Partagez cet article. Exigez que l'enquête aille jusqu'au bout. Et la prochaine fois que vous voyez quelqu'un traiter un travailleur africain comme un animal, dites-le.
Source image de couverture : Chaîne youtube BRIGADE DES BUZZ TV
Journaliste
Membre de la rédaction Scoop.Afrique.
Connectez-vous pour partager votre analyse sur cet article. Les contributions sont relues par la rédaction avant publication.
Chargement des commentaires…